La monnaie hélicoptère et le Covid-19 : une solution ponctuelle ou les prémices d’un nouveau modèle

July 18, 2023

Notes sur l'auteure

Marina Kosowski est en Master d'Affaires Publiques à Sciences Po, et consultante stagiaire chez YMAGO Conseil.

Fin mars 2020, les États-Unis lancent un plan de relance « le plus important de l’histoire » [1], en dispensant un chèque de $ 1.200 à chaque adulte au revenu inférieur à 75.000 dollars par an et $ 500 par enfant, en plus des 500 milliards de dollars octroyés sous forme de prêts aux entreprises. Les deux conditions d’éligibilité sont : La perception de revenus et/ou la souscription à une assurance sociale. Dans le même temps, le Japon va octroyer l’équivalent de 850 € à tous les ménages sans aucune distinction pour combler les conséquences en trésorerie du Covid-19. Le seul critère est de résider au Japon indépendamment de l’âge, de la nationalité, et du revenu. En France, le dispositif d’aides exceptionnelles concerne 4 millions de citoyens, soit les bénéficiaires du Revenu de Solidarité Active (RSA), de l’Allocation de Solidarité Spécifique et de l’aide au logement. Cette aide, annoncée le 13 avril par le Président de la République, sera au minima de 100€ et pouvant atteindre 400€ (en fonction de la situation familiale).


« Hélicoptère » et universalité : Comment remettre à l’ordre du jour un concept ancien ?


« Imaginons qu’un jour un hélicoptère vole au-dessus de cette communauté et jette des billets de 1 000 dollars » [2]. La monnaie hélicoptère, concept proposé par Milton Friedman dès 1969, est la métaphore d’un instrument visant à faire monter l’inflation en utilisant la création monétaire. Sa distribution par la banque centrale utilisant un hélicoptère – qui distribue universellement - permettait de contourner le canal du crédit. Or, les dispositifs du Japon et des États-Unis, financés par des obligations d’emprunt émis par l’État, s’apparentent plutôt à un « chèque hélicoptère » versé par l’État ou à une « dette hélicoptère », plutôt qu’à une monnaie hélicoptère au sens de Friedman. En termes d’universalité du dispositif, le Japon se place à l’extrême du spectre, et la France à l’autre extrémité.


En Europe, entre pétitions, [3] et interventions d’économistes de renom [4], le débat sur la monnaie hélicoptère a pris de l’ampleur. Déjà latent avant la crise du covid-19 sous la forme, par exemple, d’un article d’Olivier Blanchard et de Jean Pisany Ferry sur ce sujet fin 2019 [5], la crise a vivement relancé le débat. De son côté, en 2016, Mario Draghi, alors président de la BCE, déclarait que la monnaie hélicoptère était « un concept très intéressant ».


Au-delà du contexte actuel, la monnaie hélicoptère semble être une solution pour venir en aide aux ménages les plus démunis, d’autant plus touchés par la crise, et de relancer l’économie par la demande à la sortie du confinement. C’est le cas, par exemple, de la proposition de l’ONG Positive Money publiée le mois dernier [6]. Encore une fois, c’est le caractère « hélicoptère », et donc universel, qui est mis en avant, plutôt que la création monétaire.


Ce débat entre également dans le cadre d’une plus large réflexion posée en termes de justice sociale : Benoit Hamon, alors candidat à la dernière élection présidentielle en France, présentait la possibilité d’introduire un revenu universel pour tous les ménages. Le Président de la république, François Hollande, parlait lui d’une dotation patrimoine universelle.


L’idée d’allouer une somme monétaire, ponctuelle ou récurrente, à la totalité de la population sans distinction est un point d’attention particulier aujourd’hui.




Vers un croisement de la pensée monétariste et keynésienne


Or, la monnaie hélicoptère telle que l’entendait Friedman, en instrument monétaire pour stimuler l’inflation en période déflationniste, trouve ses fondements dans un débat de politique économique. Pour autant, la finalité et l’usage de la monnaie hélicoptère renvoient également à la politique budgétaire et à la politique sociale.


La position actuelle de la Banque Centrale Européenne, par le quantiative easing, peut s’apparenter à une approche analogue à la monnaie hélicoptère dans le but de relancer l’économie. Néanmoins, elle se situe au croisement de deux courants économiques considérés comme distincts.


Une approche monétariste : L’instrument - la distribution d’argent générée par la Banque Centrale pour tous - est principalement monétaire. Il remplace, en réalité, le mécanisme de « la planche à billet » impulsé au XVIIIème siècle (John Law). Ce mécanisme, ayant pris par la suite différentes formes, était utilisé par les États qui, en situation budgétaire dégradée, imprimaient des nouveaux billets au lieu d’avoir recours à l’emprunt. La conséquence directe de cette création monétaire est d’augmenter la quantité de monnaie en circulation, et donc de produire la montée des prix. C’est une des raisons essentielles qui explique pourquoi les États en zone euro ont délégué l’instrument monétaire à la Banque Centrale Européenne : pour éviter les tensions inflationnistes.


Une approche keynésienne : Une politique de relance keynésienne s’appuie sur l’augmentation de la dépense publique et la réduction des impôts soit le creusement du déficit public pour relancer l’économie par la demande. La pure politique de relance keynésienne utilise donc la politique budgétaire et non la création monétaire. Le mécanisme fonctionne comme suit : l’augmentation des dépenses, principalement sous la forme d’investissements ou de transferts vers les ménages, incitera les ménages à consommer plus, ce qui encouragera l’offre, in fine. Le mécanisme du multiplicateur keynésien produira de ce fait un revenu plus élevé que la somme initiale engagée dans la croissance de l’économie. L’efficacité de ce mécanisme dépend de la propension des ménages à consommer ce revenu supplémentaire. S’ils considèrent que les impôts remonteront sous peu, alors ils épargneront par précaution, et l’efficacité de la relance en sera entravée.


Cette limite à l’efficacité de la relance trouve sa source dans deux avancées de la théorie économique. D’une part, la théorie des anticipations rationnelles développée par Robert E. Lucas dans les années 60. Selon lui, les agents économiques (les ménages et les entreprises) sont rationnels sur le long terme : ils vont réagir à une politique budgétaire selon leurs anticipations du futur. D’autre part, selon la théorie des « équivalences néo-ricardiennes », un déficit financé aujourd’hui représente un impôt plus élevé demain. Historiquement, cette idée était déjà mise en avant par Mirabeau en 1787 : « Il faudra imposer réellement un jour, pour se procurer le gage de l’emprunt aujourd’hui » [7].


Au final, tous les exemples de monnaie hélicoptère que nous avons exposés pour tenter de pallier les effets de la crise (Japon, États-Unis) relevaient de l’État fédéral, et non de la Banque Centrale. En ce sens, il s’agit plutôt d’une relance budgétaire qui ne passe pas par les canaux de transmissions habituels mais directement par les ressources octroyées aux ménages. Ce sont des mesures d’orientations keynésiennes, avec pour particularité d’être adressées universellement à tous les ménages (ou presque).


La monnaie hélicoptère comme alternative à la dette


En Europe, la proposition de « monnaie hélicoptère » par la Banque Centrale est parfois présentée comme de l’argent « gratuit » comparé à l’emprunt. La monnaie hélicoptère serait émise par la Banque Centrale, donc traduite par une augmentation de son bilan en créances vis-à-vis des États (qui ne rembourseraient pas). En théorie au moins, l’emprunt induit que des taux d’intérêt doivent être versés au créancier, alors que l’augmentation du bilan de la Banque Centrale est un mécanisme différent.


Or, comme l’a montré Stephen Grenville [8], cette comparaison n’est pas si limpide. D’abord parce-que les taux d’intérêt d’achat de dette publique sont actuellement négatifs : la dette est donc déjà presque gratuite. Ensuite, pour équilibrer son bilan, la Banque Centrale devra accroître ses réserves qui proviendront des banques commerciales. En somme, cela aura un coût pour le système bancaire. Les réserves des banques tenues par la Banque Centrale représentent un passif officiel, qui accroit mécaniquement le ratio de dette publique sur PIB.  


La monnaie hélicoptère comme aide aux ménages en difficulté ?


Pour autant, la monnaie hélicoptère comme instrument de relance a été présentée, politiquement, comme un dispositif permettant d’aider les ménages les plus démunis, ou même un outil contre les inégalités [9]. Au-delà des inégalités présentes avant la crise, la situation du covid-19 a touché inégalement les ménages. La justification de l’offre d’un revenu supplémentaire semble compréhensible et cohérente en termes d’équité sociale et de justice. En France, le taux d’endettement privé (ménages et entreprises) est le plus élevé d’Europe (119% du PIB fin 2019). Un revenu supplémentaire serait en grande partie utilisé pour rembourser les dettes, ce qui permettrait de fournir un coussin de sécurité aux ménages les plus endettés.


Pour autant, un dispositif universel sert-il mieux les plus démunis que les autres ? Quel est l’intérêt, en termes de justice sociale, de ce dispositif vis-à-vis d’un dispositif ciblé ? La monnaie hélicoptère, utilisée à cette fin, doit être évaluée face à son alternative. Cette alternative, finalement réfutée par le Japon, et annoncée par la France, serait de proposer des aides d’États pour des ménages ciblés, le critère choisi étant la plus grande baisse de revenu. Dans ce cas-là, ce dispositif s’éloigne du principe de la monnaie hélicoptère….


La question se pose également de savoir si ce dispositif sera ponctuel, voire exceptionnel, pour répondre à une situation donnée, ou deviendra permanent. La comparaison entre monnaie hélicoptère et aide ciblée doit prendre en compte ces conditions temporelles, qui font varier les coûts et les avantages de chaque option.


En tout état de cause, la question des inégalités sociales, salariales et patrimoniales, a pris un tout autre sens pendant le Covid-19. La persistance du débat sur la monnaie hélicoptère devrait être comprise non pas comme une mesure de justice sociale ponctuelle, mais le reflet d’une transformation de la pensée économique et sociale sur le long terme.


De la monnaie hélicoptère à un revenu universel ou à une dotation de patrimoine universelle


Revenons au débat entre revenu universel et dotation de patrimoine universelle. Le constat est que certaines inégalités salariales trouvent leurs racines dans l’inégalité à l’école, avec une forte reproduction sociale au sens de Pierre Bourdieu. Le chemin de la mobilité sociale étant allongé, le revenu universel – ou Universal Basic Income (UBI) - pourrait être un « raccourci ». Ce dispositif permanent prend la forme de versements mensuels qui auraient un montant proche du SMIC sans conditions d’éligibilité spéciales (si ce n’est l’âge). D’ailleurs, ce mécanisme a été initialement étudié par l’ingénieur Clifford Hugh Douglas en 1924, qui parlait alors de « dividende social » pour qualifier ce versement mensuel à chaque famille. Plusieurs questions se posent néanmoins : Comment financer ce type de dispositif ? Enclenche-t-il la suppression des aides sociales, des assurances-chômages ? Comment le financer si une partie de la population arrête de travailler ? Comment le financer en tenant compte du vieillissement de la population ?


La dotation en patrimoine universelle procède sous le même principe d’attribution par l’État d’une somme monétaire fixe universelle, mais d’une façon ponctuelle et unique, et d’un montant bien plus élevé. Un exemple est la proposition de Thomas Piketty dans la revue Capital et Idéologie, publiée en 2019 : donner à chaque individu, à ses 25 ans, 60% du patrimoine moyen, soit 120 000 euros. Le patrimoine prend une part croissante dans la part de la richesse nationale vis-à-vis des revenus et est de plus en plus concentré, particulièrement chez les plus âgés. Ce « capital de départ » serait un transfert monétaire vers les générations les plus jeunes.


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La crise du covid-19 et les possibilités de réponse à cette crise nous permettent de questionner la pérennité et le temps long des mesures décidées actuellement.

Sommes-nous dans une situation où les mesures restent profondément conjoncturelles et uniques pour nous sortir de la crise, ou sont-elles le reflet d’une réflexion sous-jacente qui se transforme ? La monnaie hélicoptère, et la discussion qui l’entoure, pourraient être le reflet d’un rapprochement, si ce n’est une agrégation, de modèles monétariste et keynésien. Cette « fusion » des modèles porte elle-même à débat. Cette idée semble défendue par Gaël Giraud, économiste et directeur de recherche au CNRS. Par ailleurs, ce débat d’actualité est le reflet d’une grande réceptivité aux questions de justice sociales et de réduction des inégalités.


La monnaie hélicoptère, métaphore à la croisée de plusieurs courants de pensée économique trouvera-t-elle un nouvel ancrage dans le réel ?



[1] New York Times

[2] Friedman, M. (1969), The optimum quantity of money

[3] Emergency Income for the EU - now! Par exemple, lancée par Unconditional Basic Income Europe

[4] On peut facilement retrouver plusieurs allusions à l’hélicoptère money, par exemples par : Laurence Bonne, cheffe économiste de l’OCDE ; Gaël Giraud, directeur de recherche au CNRS ; Jean Pisany Ferry et Olivier Blanchard, économistes ; Peter Praet, économiste en chef de la BCE, etc..

[5] Blanchard, O. Et Pisany-Ferry, J. (2019) The Euro Area Is Not (Yet) Ready for Helicopter Money

[6] Jourdan, St. (2020), Helicopter Money as a response to the Covid-19 recession in the Euro Zone, Positive Money Europe

[7] Lettres du comte de Mirabeau, sur l’administration de M. Necker

[8] Grenville, S. (2020) Helicopter’s money unearned popularity

[9] Massenot, B. (2020) L’hélicoptère monétaire, un outil de lutte contre les inégalités